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Tract de présentation

LECTEURS LIBRAIRES BIBLIOTHÉCAIRES ÉDITEURS

Vous allez régulièrement dans les librairies acheter des livres en piles. Cependant, pour vous alimenter, vous faites la différence entre des produits fermiers et des produits de grande distribution.
A Démocraties Nouvelles, nous vous proposons des produits de terroirs, avec trois jeux d’épreuves, des dizaines de relectures, de débats au comité de sélection ; sans parler de la rédaction des manuscrits, alliant talent, langue originale, portée civilisationnelle sans concessions au petit jeu des rivalités sophistiques.
Il n’est plus question de faire semblant de n’être pas au courant des effets de dictature du marché ‘libéral’ sur le goût individuel.
Chacun se surprend à avoir acquis des livres équivalant à ce qui en agriculture serait nommé transgénique. C’est toute la souplesse de la stratégie commerciale des « majors » qui consiste à produire des ersatz semblant s’approcher des goûts les plus difficilement assouvissables. La dictature du marché s’insinue justement de cet affinement du semblant de satisfaction, de cette presque satisfaction, concédée du fait de la résistance populaire au sous-produit plagiaire.
C’est face à la résistance du public aux produits non satisfaisants de la grande série que l’obstination des éditeurs, privilégiant la rentabilité économique (en laissant à l’Etat ou au secteur associatif le travail d’ambulancier et de guérisseur des blessés), a proposé, comme ultime stratégie, l’embarras du choix de produits plus près du goût épidémiquement suggéré.
Dans l’inondation, voire la marée de livres qui ne sont pas réellement agréables, et ne permettent pas de faire contrepoids au spectacle infiltré télévisuellement dans chaque ‘foyer’, un livre racine, apporté à grands frais en librairie actuellement, a très peu de chances d’arriver jusqu’au lecteur qu’il mériterait de rallier à son charme.
Le lecteur passe à côté, venant acheter des livres prescrits ou recommandés. Il ne sert donc pas à grand-chose de rendre présent l’ouvrage parmi les ‘concurrents’ si son taux de prescription est infime, voire inexistant. La prescription est organisée à grande échelle par les grands groupes éditoriaux et leurs complices médiatiques.
Le consommable désirable et achetable sans remords est la condensation de flux sociaux et de flux pulsionnels.
Ceux qui veulent un résumé de livres sont souvent des lecteurs qui n’ont pas conscience de ce qui les amène véritablement à lire tel ou tel genre d’ouvrage. Aussi reprochent-ils aux livres qu’ils ne liront jamais de manquer d’explicite, d’articles louangeurs sur eux, etc.
Le livre pour lequel ils ne ressentent aucune attirance s’accompagnerait-il de tout cet apparat qu’ils n’en resteraient pas moins dans les mêmes dispositions butées. Pour ces lecteurs, la jouissance n’est pas le résultat d’un travail, « ça colle ou pas », ils ont « le coup de cœur ».
Un écrivain bouleversé du parcours d’Antonin Artaud souhaite-t-il s’adresser à des ‘cœurs’, à des organes séparés ?

C’est le plus agréable du moment qui l’emporte. Nous ne sommes pas vraiment certains de pouvoir résister au libéralisme féroce (ex-sauvage). Héberger (ultra-démocratiquement) un bon nombre des talentueux d’une époque ne nous sied guère de son manque de radicalité. Ce sont les talents tuants, les œuvres racines transformant notre époque, qui nous paraissent seuls défendables.

En obstruant la circulation sereine, voire en retirant les œuvres peu racoleuses, jugées déplaisantes (à première et définitive vue), marginales, ne correspondant pas à la demande calibrée, la ‘pensée’ ‘libérale’ ‘démocratique’, devenue « unique » avec l’effondrement provisoire de son faire-valoir bureaucratique collectiviste (en attendant sa remplaçante chinoise), peut dès lors régresser à son expression réflexe. Ainsi les retours d’invendus d’ouvrages de fonds, à rotation lente - dont les contenus se complémentent sans s’opposer - avant le terme d’une année, témoignent de la noyade des gros libraires et de leur incapacité à résister au dictat de la surproduction supplantative. Chaque éditeur voulant faire répondre par l’armée des
spécialistes rivaux à ‘la question du jour’ favorise l’achat d’impulsion qui sera regretté et fera se réfugier le lectorat dans les magazines ou les informations télévisées.

La structuration d’œuvres littéraires sur des fréquences de partage provoque à leur endroit la double résistance de la subjectivité ‘libérale’ : l’habitus personnel cumulant la résistance psychologique annulatoire avec la résistance sociologique désavouante.
Aussi l’étalonnement dominant sur les meilleures ventes produit un préjugement chez les meilleurs lecteurs qui les rend quasiment sourds aveugles et agusiques aux produits intensément élaborés.
La surproduction concurrentielle aboutit au blasement des lecteurs et au découragement des libraires (bientôt des bibliothécaires) employés au tri.
Conscients du rôle militant de ces derniers pour ce qui est de la littérature à styles d’énonciation superposés et recoupés, nous croyons bon de démontrer (est-ce si lourdement ?) qu’avec un peu d’effort d’attention sur ses propres résistances à l’élargissement de sa conscience lectrice, il est possible de quitter les transitions timorées, le narrateur fixe, les tons bien circonscrits, et d’entrer dans Les fosses miscottes ou Les moutons de Verchamp, voire d’en retirer des gratifications d’abord insoupçonnées.

Rouleau-compressuriser toute la révolution formelle de l’avant-garde littéraire européenne (cut-up enivrants, ellipses mettant en abyme, délires musicalisés, rêves transposés, implicites dépsychologisés, blancs dénotatifs rendant valeurs surdéterminantes, figurés mimant le propre, etc.), est secrètement très réactionnaire.
Qu’est-ce que la réaction ?
C’est l’action qui réagit à l’action de l’autre, qui s’en inspire pour former ses propres actes, mais en n’agissant pas selon des attraits propres, bien plutôt en trouvant ses goûts par rapport aux goûts dont témoigne le figurant indigène (qu’il soit déterritorialisé ou pas).

Ne plagie donc les pratiques déjà démontrées que celui qui trouve l’essentiel de ses comportements dans les comportements de son voisin (pour s’y opposer, lui nuire, annuler la moindre de ses entreprises ...).
Si le conservateur se contente de préserver, souvent avec un brin d’inventivité, la tradition ancestrale, le réactionnaire essaie de supplanter le conservateur en plagiant (en contrant, détournant...) l’inventivité révolutionnaire.

Avec l’immigration de personnes dont la langue maternelle est l’arabe, le wolof, le mandingue, ... la langue française a enregistré des ondes de choc très récentes, sans commune mesure avec les contagions de l’italien, du portugais ou de l’espagnol des vagues d’immigration précédentes.
Immergé dans une langue ainsi secouée de l’extérieur au point d’emprunter des tournures nouvelles liées à ces nouveaux locuteurs qui s’y alphabétisaient avec des résistances, des inerties polyculturelles imprévues, l’écrivain en français va constater qu’il ne peut plus rester fidèle aux canons grammaticaux qu’il a jusqu’alors été parfaitement capable de reproduire.
L’écrivain qui ne dénie pas ces chocs récents dans sa langue va donc s’éloigner des gardiens de la vieille langue essoufflée, et il ne sera pas étonnant qu’il ait à faire face à leurs reproches, coups de sifflets, voire admonestations savonaroliennes.

T2002(02 /15)


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